Je veux vous conter l’histoire d’un vieux matelot
Que j’avais croisé un soir seul sur son bateau
J’ai connu des milliers
d’hommes sans avoir eu de frisson
Mais les yeux de ce fantôme étaient gorgés d’horizon
Et j’ai suivi le sillage de sa lasse en bois
Qui semblait comme un présage de calme et de joie
Quand la
barque toucha terre mon cœur vibrait d’émotion
De parler à ce grand-père qui débarquait ses poissons
Rien n’est extraordinaire ils sont des millions
A cultiver le mystère comme une passion
De la
mer et de la terre sans comprendre leur chanson
La nature est un cratère qui n’a pas de fond
Mais la vie calleuse et rude de ce vieux marin
Avait retenu l’esprit au creux de ses mains
De l’océan
inlassable qui roulait dans ses brisants
L’homme comme un grain de sable, petit mais vivant
Et malgré sa voix muette il montrait ses dents
Et goûtait la joie secrète d’avaler le vent
Au milieu
de la tempête il pensait à ses enfants
Un peu trop de sel peut-être coulait dans son sang
Et lorsque la nuit sur l’onde tombait tout à coup
Que l’orage crie et gronde, martèle ses coups
Quand un
nuage s’effondre éclaboussant l’horizon
Il boit l’eau claire et féconde qui ruisselle sur son front
Essence humaine ou divine libre fier et beau
Une émotion enfantine menait son bateau
Mieux
qu’une ancre de marine son âme agrippait les flots
Et enfouissait ses racines dans le fond des eaux
Nous avons fait sur la route quelques pas de plus
Il m’a donné des palourdes voilà rien de plus
Mais l’instant de ce sourire était si simple et profond
Qu’il faudrait pour le décrire un peu plus qu’une chanson
Et je l’ai vu s’éloigner chargé de filets
Etourdit de ciel d’été ivre d’eau salée
Vers la société des hommes il va d’un pas incertain
Espérant que la nuit sonne la joie d’un autre matin
Je suis resté seul dans l’ombre seul avec ce souvenir
Comme un bateau l’homme sombre vers son
avenir
Mer parsemée de naufrages, vent de la complexité
Moi je m’accroche avec rage à ce beau soleil d’été
Et je crois que le bonheur est fait de simplicité
Que ce serait une erreur de chercher
à l’inventer
Il suffit de reconnaître les traces de la beauté
Car elle peut disparaître si on oublie de l’aimer
Faut-il encore qu’il perdure ou qu’il sombre corps et biens
Cet amour de la nature
que l’on donne aux chiens
Ces cercueils que l’on fabrique avec les bois des bateaux
Chantent l’histoire tragique des derniers des matelots
Faut-il enfouir la sagesse au rayon des souvenirs
Même
si cette tendresse ne peut revenir
S’il lui manque la conscience pour essayer d’exister
Et si l’implacable science se prépare à l’avaler
Comme cet homme qui tangue dans le flou de l’horizon
Imitant la barque exsangue qui attend son patron
Pour repartir à la pêche et jeter des éclats blancs
Sur la moustache revêche de son vieil amant
Pour chevaucher dans la brume le coeur léger l’œil
content
Et attendre sous la lune l’éclat du soleil levant